Désolée de vous l'apprendre, mais cela nous arrive tous. Des passions fortes comme la vie, déchirantes comme la mort. Des histoires qu'on voudrait voir durer toujours et qui se terminent au quart de tour. Parce que comme le chantaient si bien les Rita Mitsouko, les histoires d'amour finissent mal, en général.
Mais pourquoi diable en est-il ainsi? Comment peut-on, un beau matin, vouloir tant de mal à celui à qui on aurait jadis donné sa vie? Comment peut-on vouloir voir ainsi disparaître celle dont hier encore, on ne pouvait se séparer?
Avons-nous été complètement aveugles, pour ne pas voir qui se cachait derrière l'être adoré? D'où nous vient ce besoin de l'effacer à tout jamais de notre passé? Peut-on seulement rester amis, amants à l'occasion, certains soirs de solitude?
La question vous semble futile? Futile, le sort de la majorité des amoureux? La moitié des mariages se concluent par un divorce, et combien d'histoires non répertoriées connaissent des fins aussi tragiques? Combien de coeurs brisés, d'espoirs déçus, d'histoires construites à deux, se concluent bien seul, en larmes dans le canapé à écouter des vieilles chansons d'amour: With or without you, I can't live, with or without you. Pire, des histoires construites à deux, se concluent à trois, bien malgré soi...
C'est d'ailleurs pourquoi l'anthropologue Franco La Cecla a voulu se pencher sur nos rituels, ou plutôt l'absence de rituels, de séparations, dans une perle intitulée Je te quitte, moi non plus, ou l'art de la rupture amoureuse, traduite dernièrement de l'italien chez Calman-Lévy.
Car cela nous arrive tous, une, deux, parfois trois fois, voire plus, et chaque fois, cela nous prend au dépourvu. Chaque fois, le monde s'effondre.
Cela nous arrive tous, et pourtant, chaque histoire, sur le coup, nous semble unique. Mais le sont-elles vraiment? À tous les coups, des âmes bien pensantes viennent nous chanter les mêmes rengaines: «Il ne te valait pas», «un de perdu, 10 de retrouvés», «bon débarras», «c'est elle qui va te regretter».
Et chaque fois, on est capable du pire, capable de faire à l'autre ce qu'on ne ferait pas à son pire ennemi. Capable de crier, insulter, harceler. Ou encore de s'infliger personnellement l'inacceptable. Arrêter de manger, de dormir, boire et boire encore, souffrir en solitaire, terré dans son appartement.
«C'est comme si on avait besoin de prouver quelque chose. De montrer qu'il y avait une véritable passion. C'est le prix à payer. Et payer, c'est être violent avec soi-même et l'autre, explique l'auteur, joint par téléphone lors d'un de ses nombreux séjours en France. Et puis il y a cette idée très romantique, qui veut que l'on n'accepte pas la fin des amours.»
Des amours conservatrices
Nous sommes à cet effet très conservateurs, dénonce-t-il. À l'heure des mariages entre conjoints de même sexe, des conjoints de fait, des familles composées et recomposées encore, nous croyons toujours que les amours, pour valoir quelque chose, doivent être «éternelles, sinon, elles ne valent rien», indique l'auteur, qui a lui-même vécu son lot d'histoires déçues. À cause de ce romantisme ambiant, nous souffrons aussi de schizophrénie, ajoute-t-il, notre société étant basée sur une structure par définition quasi impossible à équilibrer: le mariage-passion.
«Le mariage d'amour se fonde sur des valeurs très éloignées de la définition de l'amour-passion: la fidélité, la constance, le soin de la famille (...). Nous avons grandi dans cette schizophrénie, comme l'attestent les mélodrames et les romans. D'une part, le véritable amour est une exception qui refuse les institutions et les uniformes qu'elles veulent lui faire endosser.»
«D'autre part, cet amour effréné doit sauver l'union conjugale de l'implosion qui la menace du fait des contradictions qui la fondent», écrit-il.
Nos ancêtres, à l'inverse, qui s'unissaient dans la raison, savaient bien que la passion, la vraie, survenait généralement hors du mariage, dans l'adultère. Aujourd'hui, on exige du mariage qu'il soit aussi passionnel. «Mais c'est fou, lance l'anthropologue, parce que la passion est très fragile. On ne peut pas fonder une structure sociale stable sur un contenu comme la passion», dit-il.
«Nous sommes coincés dans une société basée sur des structures qui ne sont pas à la hauteur des comportement des gens. Nous sommes coincés dans une société qui a des idéaux qui ne sont pas atteignables par tout le monde. C'est une société suicidaire!»
Car oui, la passion existe, oui, elle est formidable, là n'est pas la question, précise-t-il. Mais non, elle n'est pas éternelle. Du moins, rarement. «Il faut savoir que c'est rare, dit-il. C'est bien si cela dure toute la vie, mais cela n'arrive pas à la majorité des gens. Les relations durables sont très rares. Or, nous avons envisagé une société basée sur ces liens très rares.»
Mieux vaudrait cesser tout de bon de se marier, dit-il, écorchant au passage l'hypocrisie de l'Église catholique et sa «sacralisation» du mariage, favoriser plutôt les unions plus informelles et, surtout, cesser de condamner les séparations et de criminaliser les disputes. «La société est sclérosée au niveau des structures. Elle n'a pas été capable de se moderniser, dit-il. Il faut laisser aux relations l'espace dont elles ont besoin.» Concrètement, il suggère de donner plus de liberté aux ébats amoureux, «qu'il soit plus facile de trouver un appartement, de faire l'amour dans des lieux publics (...) pour souligner l'idée qu'il y a plein d'amour, que cela n'arrive pas qu'une seule fois dans la vie».
Est-ce à dire qu'il faut abandonner tout espoir de rencontrer un jour le grand amour, le vrai, avec un grand A? Est-ce à dire que notre idylle est condamnée d'avance à une fin tragique? «Il ne faut pas prévoir des termes, répond l'anthropologue. Mais il faut se débarrasser de notre romantisme», bref, cesser d'exiger l'éternité.
Cela permettrait probablement aux coeurs brisés de se quitter plus simplement, croit-il. «De se quitter en sachant que ça n'est pas une tragédie, et qu'il y a aussi d'autres histoires qui recommencent, que les ruptures donnent suite à de nouvelles amours, qu'il y a une sorte une résurrection.» Dans son livre, parsemé de «récits de rupture», la dernière page, consacrée à un ultime témoignage, est aussi laissée vierge...
REF : Silvia Galipeau, La Presse http://www.cyberpresse.ca/actuel/article/1,4230,0,072004,735561.shtml
Se débarasser de notre romantisme nocif et vouloir évoluer et grandir, passer de l'amour passion à l'amour amitié... qui est le seul qui peut réellement nous apporter ce que nous recherchons tous, le bonheur. Une relation qui nous épanouit au lieu de nous étouffer...
André Comte-Sponville L'amour, la Solitude
Très proche de Denis de Rougemont, André Comte-Sponville pousse plus loin la réflexion philosophique, en proposant une alternative heureuse à la passion...
ll ne faut pas rêver les couples. Ces histoires de grandes passions comblées, d'amours qui durent toujours, aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain, c'est évidemment de la littérature, et de la pire: du mensonge. Quand tu dis que tu ne crois pas aux "bienfaits de l'amour", si tu entends par là les bienfaits de l'état amoureux, tu as évidemment raison et je n'y crois pas davantage. Il faut bien vivre la passion, quand elle est là, mais il est sage alors de n'en rien attendre et surtout pas des bienfaits ! Mais la passion n'est pas le tout de l'amour, et même elle n'en est pas l'essentiel. Les philosophes mentent moins, sur ce sujet, que les poètes ou les romanciers. Cette exaltation de l'éros, ce délire de l'imaginaire et du désir, ce narcissisme à deux, ils n'ont jamais pu le prendre tout à fait au sérieux. Cela choque souvent les jeunes filles: elles voudraient que les philosophes leur donnent raison. Mais comment, si la vie leur donne tort ? II ne faut pas rêver les couples, mais il ne faut pas rêver non plus la passion: la Vivre, oui, quand elle est là, mais ne pas lui demander de durer, ne pas lui demander de remplir ou guider une existence ! Ce n'est qu'un leurre de l'ego. La vraie question est de savoir s'il faut cesser d'aimer quand on cesse d'être amoureux (auquel cas on ne peut guère qu'aller de passion en passion, avec de longs déserts d'ennui entre deux), ou bien s'il faut aimer autrement, et mieux. Les quelques couples qui réussissent à peu près, et il y en a tout-de même, me paraissent explorer cette seconde voie, qui est la plus difficile, sans doute, et la plus douce.
Sa définition de l'amour, Comte-Sonville la prend, à l'opposé de Platon, chez Spinoza. Et c'est sur conception altruiste qu'il fonde son espérance d'un amour survivant à la passion. Tu me diras qu'il y a une différence entre aimer une femme et la désirer... A nouveau, c'est une question de vocabulaire. Je dirais plutôt qu'on peut désirer cette femme qui est là, c'est-à-dire l'aimer, se réjouir de son existence (Spinoza: "I'amour est une joie qu'accompagne l'idée de sa cause" , ou bien ne désirer que le plaisir qu'on en attend ou qu'on y prend, ce qui est aimer encore mais n'aimer que le plaisir ou que soi... Au fond, cela rejoint la différence traditionnelle entre eros et agapè , comme disait saint Thomas, entre l'amour de concupiscence (qui n'aime l'autre que pour son bien à soi) et l'amour de bienveillance (qui l'aime aussi pour son bien à lui). Le plus souvent, ces deux amours sont mêlés. La passion amoureuse relève bien sûr d'éros; L'amitié relève bien sûr d'agapè. Mais qui ne voit qu'il y a aussi de la concupiscence dans l'amitié, et de la bienveillance dans le couple? Eros et agapè, l'amour de soi, l'amour de l'autre—vont ensemble, et c'est ce qu'on appelle l'amour. Il reste qu'il y a entre les deux une différence d'orientation, et que l'amitié maritale, comme disait joliment Montaigne, ne saurait se confondre tout à fait avec la passion amoureuse ou érotique. Cela ne veut pas dire qu'elle l'exclut, bien au contraire! Le plus souvent, encore une fois, les deux vont de pair; et agapè, en tout cas, n'existe jamais seul. De la une tension, en tout amour réel, qui peut en faire la difficulté, sans doute, mais aussi le charme ou la force. Vouloir du bien à celle qui nous en fait, quoi de plus spontané ? Faire l'amour avec sa meilleure amie, quoi de plus délicieux ? C'est ce qu'on appelle un couple, quand c'est un couple heureux... André COMTE-SPONVILLE, L'amour la solitude, Paroles d'Aube, Paris, s.d.
À l'âge, ou l'expérience, appelez ça comme vous voudrez, je crois fermement que l'amour/amitié est "la" façon d'aimer quelqu'un. Je n'ai jamais cru aux coups de foudre ou à l'amour passion parce que la base de cet amour est sans fondement.